MARCEL PROUST ET GEORGES PEREC: LES DEUX GRANDES
RECHERCHES DU TEMPS PERDU DU VINGTIEME SIECLE
Il y a 44 ans, initié par le cours passionnant que
donnait alors Roger Dragonetti à l’université de Gand, j’ai été piqué par la
mouche Proustienne à un tel point que j’ai consacré quasiment tous mes loisirs
cette année-là à lire sa Recherche du temps perdu. Dans la lignée
des activités nostalgiques que j’entreprends en ce moment où l’âge (et toujours
pas la raison) me frappent, je devrai me mettre à relire aussi ce chef-d’œuvre,
qui a marqué ma jeunesse. J’ai préféré ces dernières semaines me replonger dans
« La vie mode d’emploi » de Georges Perec, cette autre recherche d’un temps
perdu, écrit cependant dans une perspective qui est aux antipodes de la quête
proustienne. Ce que voulait Marcel Proust c’était renouer avec l’intimité d’un
moi chouchouté, dont les côtés de Swann et de Guermantes, n’étaient au fond que
l’extension des bras d’une maman mythique qui l’a englouti dès le début et dont
ni les jeunes filles en fleur ni même Sodome et Gomorrhe n’ont permis de le
libérer, le laissant aboutir avec le temps retrouvé aux retrouvailles sur le
papier avec le premier de ses souvenirs qu’il n’avait jamais quitté vraiment,
malgré les échasses sur lesquelles les années passées depuis l’avaient fait
s’éloigner sans jamais l’en séparer.
Perec lui, n’a pas eu de passé pour se souvenir. Au
début de sa vie, avec son père décédé dans une guerre meurtrière et une mère
déportée à Auschwitz, il n’y avait qu’un grand vide et rien de personnel qu’une
mémoire involontaire aurait pu lui révéler. Avec pour seul repère
les lettres, les deux « e » de son nom que ce spécialistes des mots croisés a
fait réapparaître en les bannissant systématiquement dans son roman oulipien
« La disparition », ou encore le X jamais interchangeable avec le W qui sont à
l’apogée de l’échec glorieux de l’œuvre faite de tableaux et de puzzles de
Barthlebooth. cet habitant emblématique de l’immeuble parisien décrit presque
exhaustivement, tant synchroniquement que diachroniquement dans « La vie mode
d’emploi ». Aucun « je » dans cette cathédrale littéraire de la
patience. Tout et tous, cet amalgame de vies, d’objets, d’événements, de
destins, fruit de décisions individuelles et du sort qui en décide à son tour,
par delà les secousses de l’histoire, sont les traces, à nouveau sur le papier,
laissées par le temps des autres, aspirées par ce vide insatiable qu’était l’âme
de son auteur. Son temps retrouvé à lui, constitué à défaut des siens, des
souvenirs, rêves et mensonges d’un peuple élu par le hasard d’une contrainte,
cet immeuble parisien de la rue Simon-Crubelier, home adoptif de l’enfant sans
feu ni lieu que n’a cessé d’être Georges
Perec.
FRANCIS CROMPHOUT
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